
01 - Les Premiers Jours Difficiles de la Fender Stratocaster

Lorsqu’on évoque la guitare électrique, un modèle en particulier occupe véritablement l’imaginaire collectif: un corps aux courbes ondulantes, surmonté de deux petites cornes, et une plaque de plastique blanc recouvrant une partie du bois brillant. Véritable classique intemporel, la Fender Stratocaster a non seulement révolutionné l’industrie, mais aussi établi les standards auxquels tous les fabricants de guitares électriques se réfèrent encore aujourd’hui. Pourtant, son succès n’allait pas de soi. La Stratocaster a connu des débuts tumultueux, frôlant à plusieurs reprises l’oubli avant de s’imposer comme l’icône que nous connaissons. Plongeons-nous alors dans l’histoire fascinante de ce monument de la guitare, en revenant à ses premières années et à sa première décennie d’existence.
En 1953, Fender n’était encore qu’une petite entreprise d’à peine sept ans, dirigée par l’inventeur bricoleur Leo Fender. Malgré sa jeunesse, la compagnie connaissait déjà un certain succès grâce au lancement, quelques années plus tôt, de la Telecaster et de la Precision Bass. Mais derrière cette réussite, Fender planchait déjà depuis 1951 sur le successeur de la Telecaster, rêvant de créer une guitare capable de rivaliser avec les modèles haut de gamme.
N’étant pas un musicien accompli et peu attaché aux traditions de fabrication, Leo posait sur l’instrument un regard neuf. Son objectif n’était pas de révolutionner l’industrie, mais simplement de construire, selon ses propres critères, la meilleure guitare possible. Dès la fin de 1952, il avait déjà expérimenté de nouveaux micros et un chevalet inédit. Cependant, le prototype conservait encore plusieurs éléments esthétiques hérités de ses prédécesseurs à l’aube de 1953.
C’est à cette époque que Don Randall, le directeur des ventes de Fender, eut l’idée qui allait marquer l’histoire: la baptiser Stratocaster. L’origine du nom fait toujours débat à l’heure actuelle. Les deux théories les plus courantes suggèrent que Randall se serait inspiré soit de la stratosphère, soit du Boeing 377 Stratocruiser, pour symboliser les “hauteurs stratosphériques” que l’instrument atteindrait grâce à ses avancées technologiques sans précédent.
L’un des premiers grands changements apportés au prototype fut l’ajout d’un troisième micro à simple bobinage, destiné à concurrencer les instruments haut de gamme, et notamment la célèbre Les Paul de Gibson. Fait amusant: la toute première Les Paul avait elle-même été conçue en 1952 en réponse à la Telecaster de Fender, marquant le début d’une rivalité historique qui perdure encore aujourd’hui dans l’industrie.
Un choix de couleur spécial était de mise pour le prototype. C’est donc en mélangeant les teintes Dark Salem et Canary Yellow que Fender dévoila au monde de la guitare la désormais emblématique finition Sunburst. Celle-ci deviendra un standard et ouvrira la voie aux couleurs personnalisées, domaine dans lequel Fender s’imposera plus tard comme une référence.

Vers l’été 1953, le premier prototype de Stratocaster, encore loin de ressembler à la version que nous connaissons aujourd’hui, fut testé par des guitaristes et conseillers de Leo. C’est au cours de ces essais que virent le jour des modifications décisives. Par exemple, trouvant les bords arrondis du corps inconfortables, le guitariste Rex Gallion suggéra à Leo : « Pourquoi ne pas s’éloigner d’un corps qui creuse toujours vos côtes ? » C’est ainsi qu’est née la forme creusée et ondulée des côtés, signature esthétique iconique qui sera plus tard reprise par tous les plus grands de l’industrie jusqu’à aujourd’hui. On peut donc dire que c’est grâce à cet homme si ce look, considéré classique de la guitare électrique, s’est imprimé dans notre imaginaire.

Au-delà de ces modifications, la plus grande innovation de la Stratocaster demeure son chevalet avec son système de vibrato. En effet, le premier design du chevalet s’est avéré être un échec: Leo n’était pas satisfait de la sonorité du mécanisme, qui «sonnait comme un banjo amplifié sans sustain» selon Bill Carson, guitariste et conseiller de Leo. Face à cet échec, Fender et son équipe choisirent de repartir de zéro en repensant entièrement le mécanisme. La guitare aurait dû voir le jour à la fin de 1953, mais sa sortie fut repoussée afin de perfectionner ce point crucial. Les mois qui suivirent furent marqués par une pression extérieure considérable, tandis que l’équipe s’acharnait à trouver l’équilibre entre innovation et fiabilité.

C’est ainsi qu’ils en arrivèrent à un système à ressorts qui, sans le vouloir, révolutionnera complètement l’industrie dans les décennies à venir. Le chevalet de la Strat repose sur un système de vibrato «flottant», équilibré entre la tension des cordes et celle de ressorts à l’arrière du corps. Actionné par un bras amovible, il permet de faire varier la hauteur des notes en faisant basculer légèrement le chevalet, tout en conservant une bonne stabilité d’accordage.
Ce second système se révéla bien supérieur à ce pour quoi il avait été conçu. En plus d’être très efficace pour son utilité initiale, soit pour faire varier la hauteur des notes, il fut rapidement adopté dans la décennie suivante avec l’arrivée d’un genre en plein essor, le Rock ‘n’ Roll. Le vibrato permit alors de créer des effets de swooping et de dive-bombing que Fender n’avait jamais envisagés. Certains vont donc jusqu’à dire que, presque malgré lui, Fender contribua à façonner l’esthétique sonore et à populariser le mouvement international que deviendrait le Rock.
La Stratocaster fut finalement présentée au grand public au printemps 1954 comme la nouvelle guitare haut de gamme de Fender. Dans une Amérique qui découvrait le Rock ‘n’ Roll, on aurait pu croire qu’elle allait immédiatement se hisser au sommet de l’industrie, mais ce ne fut pas le cas. Même si 2 modèles étaient proposés, un avec vibrato et un sans, la Strat était tout-de-même considérée comme trop différente de ce qui se faisait à l’époque. Elle passa ainsi relativement dans l’ombre et fut perçue par les quelques guitaristes qui l’essayèrent comme trop expérimentale, presque comme un instrument “cousin”, à l’image du banjo par exemple. À cela s'ajoute le fait qu’à l’époque, le piano et le saxophone étaient encore les instruments prédominants du très jeune Rock ‘n’ Roll, alors directement impacté par le Blues.

Mais Leo ne se laissait pas décourager. En mettant la Stratocaster entre les mains d’artistes comme Buddy Merrill (du groupe de Lawrence Welk), Alvino Rey, Eddie Cletro, Charlie Aldrich, Al Myers, “Stash” Clements, Kenneth “Thumbs” Carllile ou Charley Raye, le modèle commença peu à peu à se faire connaître dans l’industrie, mais l’avènement de sa popularité restait très lent. Fender continuait, pendant ce temps, de peaufiner sa création jusqu’en 1957, année où la Strat adopta définitivement la forme que nous connaissons aujourd’hui, avec des matériaux plus durables et moins coûteux.
C’est justement vers la fin de 1957 que la guitare commence vraiment à faire du bruit, alors qu’un trio du Texas, The Crickets, se produit à l’émission populaire The Ed Sullivan Show. Équipé d’une Stratocaster et d’un charisme indéniable, le chanteur et guitariste du groupe, Buddy Holly, met le feu à la scène. Cette performance propulse l'instrument sous les projecteurs pour la première fois. Par la suite, d’autres artistes adopteront graduellement la Stratocaster comme instrument de prédilection au fil de la décennie. On peut notamment penser à Ike Turner, qui exploitait déjà les effets de swooping avec le vibrato plus de dix ans avant Jimi Hendrix lui-même.
Au début des années 60, Leo aurait cru que les joueurs de la Telecaster auraient, à ce stade, transité pour la Stratocaster, mais le destin en a décidé autrement. En effet, alors que la Telecaster connaissait un nouvel essor en ce début de nouvelle décennie, le futur de la Strat demeurait encore bien incertain. Ce n’est que très graduellement, au fil des décennies suivantes, que cette dernière s’est imprimée dans l’imaginaire collectif comme le classique que nous connaissons tous. Comme quoi le temps fait bien les choses, et que, peu importe les difficultés rencontrées dans la réalisation d’un projet, il ne faut jamais abandonner.
Pour en apprendre davantage sur l'histoire des guitares électriques, allez voir cette vidéo sur notre Youtube!


Texe par: Mikaël Simard
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